Le diable noir

Cette semaine, il m’est arrivé une aventure improbable. Mais qu’est ce qui n’est pas étrange en ce moment dans ma vie?
Je marchais d’un pas vif, comme toujours, longeant la rue Notre Dame des Champs pour retrouver une amie dans un café. Mon sac coincé sous un bras, comme toujours et le journal bien serré dans mon autre main, perspective d’attente, car elle est parfois en retard, cette amie.
C’était une journée chaude, une de ces canicules de fin d’été qui plombe Paris sous une chape intense et fait chercher l’ombre plus que la lumière.
C’était aussi une de ces journées de pré rentrée, des groupes de bizuts parcouraient les rues, encombrés de toutes sortes de choses insolites, en petite bandes joyeuses et vagabondes.
J’en croise une et l’une des jeunes filles me demande une cigarette.
J’ai oublié de vous dire qu’au bout du bras qui coinçant mon sac, une main faisait des aller et retours vers ma bouche, cigarette oblige.
Je m’arrête, sors le paquet et lui en offre une puis reprend mon chemin.
J’arrive au croisement de la rue de Chevreuse, là où deux passages piétons s’interpellent en angle droit.
En oblique j’entre aperçois un homme qui s’élance depuis l’autre trottoir, tout de noir vêtu, lunettes à grosses montures noires, un homme qui s’avance rapidement et nos chemins se croisent à l’intersection zébrée de blanc.
– Oh pardon, lui dis-je en m’écartant un peu pour le laisser passer.
Il passe son chemin, et deux mètres plus loin, s’arrête brusquement, se retourne vers moi et m’interpelle
– Une femme ne s’excuse pas, Madame.
Puis le voilà qui enchaîne, d’une traite, sans à peine me regarder:
– « Vous êtes une femme sensible. Vous êtes de nature franche et pas heureuse en ce moment. Vous devez aimer la musique ? Etes-vous musicienne ? »
Surprise par cette harangue, je lui réponds :
– Non, je préfère la peinture
Et le voilà qui reprend,
– Oui c’est cela, vous avez une nature d’artiste. Vous êtes attirée par les hommes plus âgés que vous et plaisez à des hommes plus jeunes que vous. Quel âge avait l’homme le plus âgé que vous ayez aimé ?
Je lui réponds, il rebondit et ainsi de suite. Notre discussion dure quelques minutes et frôle l’intime tant ses propos sont directs.
Je suis sur un divan, la, debout, au milieu de ce passage piétons!Ou bien peut être dans un confessionnal ouvert à la lumière?
– Madame, je m’appelle H., je suis psy, je peux m’occuper de vous. Je pars à Florence mais j’aimerais vous revoir à mon retour. Pourriez-vous me donner votre numéro de téléphone ?
Je suis si surprise par cette apparition, presque magnétisée ou maraboutée qui sait par ses propos que le lui donne ce numéro.
Je le regrette bien sûr en le disant, aussitôt. Mais que suis-je en train de faire pensais je ? Donner ainsi mon numéro à cet inconnu. Qui est donc cette apparition ? Est-ce Dieu ? Ou bien le diable ainsi tout de noir vêtu ? J’étais moi-même tout en blanc et crème ce matin-là, contraste étrange.
Suis-je folle d’avoir obtempéré ? Va t il me harceler ensuite en m’appelant sans cesse ?
Mais qui est donc cet homme étrange ? Les psy recrutent ils désormais leurs patients dans la rue ? Ou bien n’est ce qu’un dragueur habile qui utilise des phrases toutes faites dont il sait qu’elles font mouche ?
Je suis à un carrefour de ma vie, tout comme ces deux passages piétons ou nos chemins se sont croisés et remets tant de choses en question en ce moment que cette étrange rencontre m’a tétanisée. Il semblait lire en moi les questionnements et les décisions que je prends comme dans un livre ouvert. Suis-je donc si transparente ? Ou bien avait-il le don de lire dans les esprits ? Etait-ce le meilleur psy du monde ? Ou bien un ange moderne venu à mon secours pour me sortir du trouble qui m’habite ? Et si c’était le diable incarné et peut être venu lui aussi me secourir, comme il l’entend bien sûr ? Qui sait, j’ai aussi mes zones d’ombre et ma tenue blanche ne masquait peut être pas mes côtés sombres.
Le lendemain, je prenais un verre avec un petit groupe d’amis à la terrasse de la Closerie des Lilas.
Mon téléphone sonne. Numéro masqué.
Je décroche
– Allo ?
Une voix masculine, douce et hésitante.
– Bonjour, c’est H
Je laisse un blanc..
– Vous m’avez déjà oublié ?
– Oui, lui répondis-je.
Puis je bafouille, troublée,
– Je suis occupée, excusez-moi.
Il n’a pas insisté et la conversation en est restée là. Depuis fort heureusement, mon mobile a retrouvé sa paix silencieuse.
Mais moi, depuis, il me reste une question qui trotte dans ma tête.
Combien de temps le diable reste-t-il à Florence en général ?

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Un meurtre n’est peut être pas la pire des choses, chapitre I

La chaussée glisse encore de l’averse qui s’achève tout juste et Alice doit rétablir son équilibre en contractant l’avant de ses cuisses et ses fessiers pour freiner ses escarpins. Presque à temps,  marmonne telle en jetant un coup d’œil rapide à son poignet gauche sur lequel s’agrippe une petite montre carrée dorée dont le cadran de nacre rosée indique onze heures moins cinq.

Et puis pas mal quand même pour un dimanche matin songe- t-elle en se dirigeant vite et droit vers l’immeuble ou elle doit retrouver son rendez-vous. Son métier d’agent immobilier a précipité son dimanche matin, un réveil au son de « She’s like a rainbow » et des gouttes d’eau qui tombaient sur la coursive longeant sa chambre, trois tours de course au jardin du Luxembourg sous un crachin timide mais bien humide , une douche chaude, rapide avec le jet d’eau poussé à son maximum de puissance puis tout juste un bol de thé vert pour être à l’heure à une remise de clés place Saint Sulpice.

Le locataire de son client avait atterri le matin même en provenance du Brésil et souhaitait s’installer immédiatement. Impossible de demander à  Patricia son assistante à l’agence de sacrifier son dimanche matin et revenir de  sa banlieue, trente kilomètres et au bas mot deux heures de trajet. Quant à Stephen, l’apprenti engagé depuis six mois, il avait dû sombrer peu avant dans un songe brumeux, épuisé par une de ces nuits dont il avait le secret, cocktail de vodka , des shots comme il les appelait et de ces rythmes sourds aux basses trop graves.

Du bout de la place elle aperçoit déjà la porte gris orage, la façade de pierre sobrement sculptée et les balcons de fer forgé noir.

Elle longe la grille du centre des impôts d’un pas rapide mais contrôlé, veillant à ne pas laisser ses chevilles pivoter sur le sol lisse. Tout en continuant d’avancer elle ouvre le sac de cuir grainé qui pèse à son bras  pour y piocher un trousseau de clés. Sa main tâtonne, farfouillant dans la vie que contient ce sac qui l’accompagne partout. Une  pochette zippée pour y  glisser poudre et autres choupèteries de maquillage , un gros portefeuille en cuir noir , des clés, encore des clés, un porte cartes de visites en tissus japonais acheté chez Muji à l’ombre de l’église St Sulpice, un téléphone dans son étui rabattant de cuir verni, un carnet Moleskine dont elle effleure  le lien élastique et la couverture lisse  , quelques stylos qui roulent sous ses doigts , et puis enfin le trousseau qu’elle cherche.

Un porte-clés différent pour chaque trousseau, un porte-clés qui évoque chaque client, une de ces petites subtilités qui reflètent le raffinement  instinctif d’Alice. Celui de la « Place Saint Sulpice », un pompon de satin gris perle évoque à la perfection ce petit deux pièces  « PMC », parquet , moulures et cheminées, aménagé dans un style 18e sobre .Le pied à terre de Roberto Couthino , un brésilien grand voyageur  que son propriétaire a décoré avec une précision presque maniaque pour respecter le style de l’immeuble, reflet de son amour pour la France et son histoire. Roberto, Alice le connait depuis 5 ans, croisé chez des amis, et d’invitations en invitations croisées, devenu propriétaire de ce charmant deux pièces par son intermédiaire, un pied à terre qu’il occupe lors de ses passages à Paris et demande à Alice de gérer pour des prêts à ses amis ou des locations courtes lorsqu’il ne l’utilise pas.

Alice, c’est comme ça qu’elle travaille, de la relation, de l’amitié parfois même, une connaissance obsessionnelle de ses clients, du quartier et de ses produits. Quand elle avait ouvert l’Agence Laffitte dix ans plus tôt, elle quittait une vie pour une autre, abandonnait son métier de responsable communication pour s’élancer vers un nouveau monde, construire, se reconstruire.

Comme elle avance sur la  placette qui s’emboite discrètement entre l’église et la place Saint Sulpice, elle voit rapidement défiler l’histoire de sa relation avec Roberto, petits coups de charme jamais concrétisés tricotés avec des moments de partage et les services rémunérés qu’elle lui rendait. Ambigu certes, mais Alice préfère de loin un quotidien frissonnant et passionnel entremêlant sa vie professionnelle et ses coups de cœur.

Le pompon glissé dans la main gauche, elle tape le code de sa main droite et s’apprête à pousser la porte quand celle-ci s’ouvre brusquement, un homme jaillit, la faisant pivoter sur elle-même dans son élan, surprise et déséquilibrée par ce grand corps qui tel un aimant se précipite sur elle dans un  élan qui le fait reculer violemment et  pivoter lui aussi pour repartir aussitôt.

Elle entre aperçoit un profil, son regard irrité suit un dos qui déjà il s’éloigne, pas rapide, vers la fontaine Saint Sulpice, pas un regard, pas une excuse.

Alice pose sa main sur le mur, quelques secondes de contact rugueux avec le calcaire froid et humide qui l’aident à retrouver son équilibre, elle frissonne quand ses ongles effleurent le calcaire, décidément, ce dimanche matin la remplit d’une sensation grise et poisseuse.

Elle compose à nouveau le code et cette fois ci pousse la porte, enjambe le cadre fixe et s’avance dans le hall d’entrée. Sol de carreaux de ciment aux motifs stylisés qui imitent un tapis floral , moulures rechampies de laque gris pâle brillante qui grimpent sur des murs coquille d’œuf, escalier de chêne ciré qu’escalade un tapis persan freiné dans son élan par des barres de cuivre qui se cramponnent à des anneaux ancrés sur chaque nez de marche.

Alice attaque l’escalier directement, délaissant l’ascenseur qui somnole dans un coin du hall enserré dans une cage métallique aux volutes laqués de noir. Tout en montant, elle farfouille dans son sac, y attrape son téléphone, le déverrouille d’un mouvement de pouce et ouvre rapidement sa boite mail. Elle parcourt rapidement la liste des nouveaux messages reçus, une vingtaine en dix minutes, depuis qu’elle a consulté sa boite en quittant son appartement rue Joseph Bara. Trop de mails, trop de temps passé dans ce virtuel, elle ne sait plus s’en passer.

Elle grimpe les dernières marches, le visage penché sur l’écran, mais soudain, un signal oblique balaye ses yeux, une alerte faible mais bien perceptible : sur le palier du 3e étage, quelque chose d’anormal l’attend. Elle lève la tête et s’arrête brusquement, le bras en suspens tenant toujours l’étui rouge verni de son téléphone à hauteur de sa poitrine.

Le palier comporte deux portes à double battant, laquées d’un gris satiné reprenant  les moulures de la montée d’escalier. La porte de gauche, celle de l’appartement de Roberto baille doucement, légèrement ouverte. Alice plisse les yeux, ses narines se pincent et son menton s’avance légèrement, elle sent l’air qui appuie sur son estomac sous l’effet de la surprise.

Elle s’avance, son téléphone toujours serré dans la main gauche à hauteur de poitrine, atteint le seuil de l’appartement de gauche et pousse doucement le battant mobile pour entrer.

Le deux pièces s’ouvre directement sur un séjour dont les fenêtres donnent sur la place, un canapé de velours gris taupe en forme de L barre le chemin, tourné lui aussi vers la lumière de l’extérieur .Le regard d’Alice balaye la pièce, en ordre, harmonieuse et raffinée. Elle s’avance, tout semble en place.

Elle retrouve le décor familier, une table ronde au plateau cérusé, quatre chaises canées bien en place qui l’enserrent. Au centre de la table, elle reconnait une coupelle à l’antique en onyx ocre marbré de blanc dans laquelle boivent trois pigeons immaculés, une coupe  venant de sa famille et qu’elle avait offerte à Roberto comme un point d’orgue à cette décoration presque féminine.

Devant le canapé le plateau d’une table basse en verre fumé se masque de livres d’art et étire paresseusement ses pieds de bronze sur un tapis aux motifs cannelés.

Le long du mur à sa gauche des étagères portent tranquillement livres et disques sur leur partie haute patinée de crème, parfaitement ajustées sur toute la longueur, tandis que leur base se dissimule derrière des portes moulurées.

Aux murs de fines gravures encadrées d’une barrette de bois vieil or  ici ou là illustrent avec bonheur et précision un art de vivre vieux de deux siècles et des rideaux de lourd velours clair s’accrochent à leur tringle par de gros anneaux généreux.

Au fond à gauche, la porte grande ouverte de la cuisine ne révèle qu’une banale petite pièce en ordre, aux placards blancs comme le sol et le plan de travail. Une coupe à fruit Alessi en inox brillant percé de petites formes stylisées, une boite à pain qui bée, vide, un bloc porte couteaux avec tous ses instruments en place, seuls quelques objets donnent à la pièce son esprit gourmand.

Alice s’avance vers le petit bout de couloir qui part à droite, le parquet grince et la fait sursauter, elle sent les légères irrégularités des lattes vernies sous la semelle fine de ses escarpins.

Deux portes à droite, les chambres. Une à gauche, la salle d’eau. Toutes trois entrebâillées.

Son téléphone toujours à la main, elle écarte doucement la porte de la salle de bains. De l’œil de bœuf ovale tombe une lumière qui balaie en oblique les murs émaillés de petits carreaux vert céladon, la petite baignoire que masque un rideau translucide et le lavabo années 30 aux larges bords carrés qui se pare martialement d’accessoires rétro , miroir et porte serviettes chinés rue du Cherche midi .

Rien d’anormal.

Alice se tourne vers la première chambre et pousse la porte.

Les papillons du métro

Elle écrivait dans le métro en partant vers la gare
De plus en plus souvent plutôt que de lire le journal
Des mails qui lui faisaient penser à des papillons qui s’envolaient porteurs de baisers matinaux
Des sms qui s’échappaient de son portable comme un sonar d’un sous marin.
Les images venaient facilement à son esprit des qu’elle sortait de l’immeuble. Matins féconds ou elle écrivait telle une semi somnambule.
Ce jour là,  elle portait une doudoune d’un beige doré , mince et ceinturée près du corps .Un énorme col  gonflé enserrait son visage comme une minerve molle.
Ses fils l’avaient trouvée veillotte à cause de sa couleur et sur le fond elle savait qu’ils avaient raison.
Une robe courte dégageait ses jambes grisées par un collant fin.
Ses escarpins noirs à talons s’échappaient légèrement de l’arrière de ses pieds ce qui lui évoqua l’image fugace d’une petite fille qui aurait revêtu la tenue de sa grand mère pour jouer à la dame active.
Trois sacs, son lourd cartable gris , une valise roulante et un sac à main noir patiné.
Depuis qu’elle partait tôt attraper son train, elle avait sacrifié la précison de son élégance et se passait d’assortir son sac à sa tenue. Son sac noir, pratique avant tout était devenu son compagnon quotidien.

Les trois âges d’Athènes

J’ai connu l’Athènes des années 1980, noiraude, cruel mélange d’immeubles laids des années 60 et de maisons patriciennes si belles mais ruinées et croulantes. Du bruit, de la vie, des kiosques à tous les coins de rue, la vie envahissait cette ville-là, remuante, sale mais gaie, un peu comme une bohémienne qui aurait dansé sur l’air de la liberté et du futur, un nuage malodorant coiffant sa tête sans qu’elle s’en souciât.

J’ai connu l’Athènes des années 2000, elle s’était trouvé un amant, l’Euro l’appelait on. Il lui était monté à la tête et elle voulait lui faire la fête. Elle lui avait bâti un nouveau temple, temple souterrain, un métro  de marbre gris. Elle se faisait une toilette et se sentait riche, fière d’accueillir des jeux Olympiques, elle retrouvait la virginité de ses façades, les nappes en tissus remplaçaient le papier et elle chantait un hymne à l’argent dans un air devenu respirable.

J’ai connu l’Athènes de l’année  2015. Elle suinte sur tous ses murs une lèpre protestataire, taguée de partout, salie, recouverte d’inscriptions que nul n’efface. Qui s’en soucie ? Le plus grave est ailleurs. Le pire est dans la rue, le pire dort à même les trottoirs, exhibe des moignons effrayants ou mendie dignement, petite Yaya toute propre qui vous tend la main devant une église. Le pire a fermé les boutiques, tué des rues entières, ou s’enchainent des vitrines poussiéreuses et couvertes d’affiches qui ne parviennent pas à masquer un vide intérieur désolant.

Elle a chanté, cigale sous les oliviers, elle a levé son verre à l’amitié et s’est crue devenue riche. Elle se réveille avec la gueule de bois, se découvre misérable, noiraude à nouveau mais la gaité a fait place à l’amertume.

Et pourtant, le ciel semble si bleu, si pur encore ici.

Pas de deux

Pas de Deux
Mettre en permanence un écran entre soi et les autres mais aussi entre soi et soi, superbe carapace de verre et de plastique qui projette un voile translucide anesthésiant. Cataracte rassurante.
Flotter entre deux villes, entre un travail terne qui a le mérite d’exister et une projection vers un idéal sans peut être avoir la force de tout laisser pour l’atteindre, ne pas faire de choix mais y penser sans cesse. Mal à l’âme.
Naviguer entre deux téléphones, et douter souvent, douter toujours, s’inquiéter des silences et avoir peur de l’absence, chercher fébrilement un signe d’amour qui ne vient pas toujours, lire et relire quelques mots jetés au vol et déchiffrer le moindre message comme on décrypterait un code secret. Angoisse digitale.
Rêver entre deux agapè, aimer entre deux mondes, chercher l’absolu mais se compromettre dans le quotidien, cloisonner pour éviter de blesser, prévoir et improviser pour croire à la liberté, relire Corneille sans y trouver la force du sacrifice. Choix irréel.
Vivre entre deux vies sans savoir laquelle est bonne ni même laquelle existe. Se rêver vraie et se croire autre. Vouloir vivre en couleurs mais sans trouver la joie. S’étourdir, s’assourdir.
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Pensée pour la pierre et l’éponge

Pensée autour de la pierre et l’éponge

Cette nuit, je pensais à notre amour.
Je pensais te dis-je. Oui penser, un mot qui en dit long. Le Larousse en donne trois définitions différentes, c’est un verbe de sentiment , d’expression intérieure et de réflexion à la fois, donc animal, littéraire et intellectuel, un peu comme toi et qui qui se donne même le luxe d’exister en mode transitif et intransitif, direct et indirect comme notre relation, dans l’amour on ne se dit pas tout , on évoque ou on élude pour ne garder que le plus beau.
Si le verbe penser a donné son nom à une fleur, la pensée, c’est qu’il évoque le fait de songer à quelqu’un, l’évoquer par la pensée, l’avoir présent à l’esprit.
Songer comme rêver, tu envahis mes nuits d’un trouble délicieux, un rêve éveillé dans lequel nos corps se manquent et se retrouvent, se mêlent et se séparent pour se contempler, se caressent et se mordent pour se gouter l’un l’autre.
Evoquer comme garder près de soi, l’absence magnifiée, envahissement sublime comme Gide l’évoquait dans La porte étroite : un bandeau transparent présent en permanence qui présente une image agrandie et magnifiée, évoquer comme un esprit qu’on souhaite faire jaillir, comme une manne personnelle sur l’autel de l’amour.
Avoir présent à l’esprit comme continuer la conversation malgré l’absence, se titiller intellectuellement, partager les émotions, les découvertes, les indignations et les enthousiasmes, entretenir une relation épistolaire, ping pong artistique, littéraire et philosophique.
Que de facettes à cet amour ai – je pensé, l’image d’une pierre taillée à l’esprit. Mais la pierre, malgré son coté précieux, lisse et lumineux se révèle dure et froide, chaque facette occupe une place définie dont elle ne bouge pas.
Finalement, notre amour ne serait il pas plutôt représenté par une grosse éponge naturelle, comme celles qu’on utilise au hammam ? Tu vas sourire en lisant cela, mais penses y un instant : l’éponge gratte avec douceur comme la tendresse de nos échanges, elle fait rosir la peau comme le plaisir, joli jouet pour jeux d’eau amoureux. L’eau y circule comme le fluide de nos pensées, de nos échanges, de la surface au plus profond. Pressez la ; elle se reforme, elle change de forme, elle s’adapte, sa forme molle se fait à la main comme la chair sous la caresse. Savonnez-la, elle mousse et se couvre de bulles, comme l’effervescence dont j’ai souvent parlé avec toi.

Aimez-vous le homard en plastique ?

Au centre Georges Pompidou se sont croisées deux expositions : Marcel Duchamp qui fit scandale en son temps avec un bidet , et Jeff Koons. Duchamp se trouve aujourd’hui « muséifié » considéré comme l’un des  fondateurs de l’art contemporain .Koons, lui, ne fait pas scandale, il attire les foules  et les critiques le flattent. Il sait parfaitement mettre en valeur son œuvre et sa personne. Un sourire à l’américaine, il vous explique que tout petit déjà, ses parents admiraient ses dessins et  que devenu un artiste de renommée internationale, il se retrouve à la tête d’une véritable PME de plus de 100 personnes. Il s’achète même une caution morale en vous expliquant , qu’apôtre du bon gout ,il possède personnellement des œuvres de Memling, Picasso ,Courbet Magritte, ou encore Fragonard… . Comme si le talent de ces maîtres pouvait déteindre sur lui. Nous en sommes loin.

Qu’y a-t-il derrière l’œuvre de Koons ?  C’est lisse et brillant, mais c’est vide.

Que penser de ces ballons orange qui flottent dans un aquarium. Il y a fallu parait il la collaboration d’un grand scientifique pour qu’ils lévitent ainsi. Soit mais où se trouve l’art dans ces ballons tout droit sortis d’un magasin de sport ?

Un peu plus loin, un chien en boudins, pardon, un « balloon dog », comme ces  baudruches que l’on tord sur les foires pour amuser les enfants. Il voisine avec un cœur géant rouge et métallisé, gonflé, qui fait penser à une publicité pour une célèbre marque de chocolats à la cerise.

Enfin quelque chose qui ressemble à une sculpture : Michael Jackson allongé avec son singe, dans un habit jaune et or. Il parait  que Koons s’est vu accuser de plagiat pour cette œuvre …

Et pour essayer de vraiment  faire du beau, Koons s’empare de sculptures grecques auxquelles il colle une boule bleue, toujours lisse et brillante. Pour quoi faire ? Je n’ai pas vraiment compris je l’avoue l’intérêt de ces boules, la statuaire antique ne se suffisait elle pas ? Quelle arrogance que de « coller » ainsi une boule (ou une balle, ou un ballon ?) sur des œuvres qui représentent la perfection en elles-mêmes !

Le clou du spectacle, une salle ou il faut faire la queue pour accéder. En son temps, Koons (aujourd’hui rangé des wagons et pater familias), donc ce même et respectable Koons se plut à fréquenter la Cicciolina. Que reste-t-il de ces amours ? Quelques vagissements vaguement porno chic, c’est tout. Et le frisson d’avoir fait la queue pour les voir ?

N’oublions pas le fameux homard en plastique. Le pauvre animal qui pendouille la tête en bas fait plus penser à un jouet de plage qu’à une œuvre d’art. Ou sont les natures mortes des maitres flamands ? Pas au bazar du coin d’où vient cette sorte de « poupée gonflable ».

Koons est surement le reflet de son époque, il traduit avec brio le vide et le manque de sens de notre société, son succès commercial n’est-il pas au fond simplement le reflet d’une culture du fric et de la spéculation ? Un malin en fait Monsieur Koons, qui décrypte parfaitement  les faiblesses de notre époque et sait « surfer » dessus avec succès. C’est bien le talent qu’on peut lui rendre

La tristesse

La tristesse, ça ne vous envahit pas, ça ne vous tombe pas dessus, ça ne vous abat pas soudain, ça n’a rien d’un chagrin envoyé par l’autre, par le monde. Elle nait en moi, profonde et dominante, implose mon corps et le recroqueville en dedans, lac  létal et cendré.

La tristesse, elle tourne tout en bas, dans le ventre, elle s’appuye sur l’estomac, y pose les bases de son camp, s’y charge d’eau en plongeant comme une serpillère mal essorée au fond d’un sale seau puis grimpe en se collant aux omoplates. Elle les tire vers le bas comme les muscles avachis d’une petite vieille toute grise,  assomme les épaules au passage, les repliant vers l’avant pour peser plus encore. Le goulet de la nuque ne lui oppose pas de résistance, elle y pose son conduit le long des vertèbres, agrafe après agrafe, et l’eau qui monte à ma tête. Les larmes ne viennent pas des yeux, elles naissent beaucoup plus profond, dans un trou du cerveau qui se cache derrière le nez, juste au-dessus du palais. Les yeux suintent cette eau profonde, chargée de plomb, minée de sentiments, venue du fond de mon fond. Elle coule, elle coule, dehors, dedans, elle glisse sur les joues fripant les paupières au passage, gonflant le nez d’une mousse qui déforme le visage, creuse un sillon douloureux au bord des lèvres.

Je me sens lourde et lasse, laide. Je ne me sens plus, je suis cette tristesse. Ma bouche tombe.

Ecrire

Ecrire, est ce laisser ses doigts courir sur le clavier, index doit, index gauche, croisés, jumeaux ? Un majeur s’en mêle, le clavier noir cliquette sans bruit, l’histoire qui se construit et se détruit. Magie des touches, l’histoire avance, s’égare, reflue à petits coups rapides de flèche arrière, un coup de trop, le retour clavier s’emballe et écrase les dernières pensées. Un retour arrière trop brusque ? Une simple petite flèche ronde et bleue cachée en haut de l’écran sauve des drames du retour arrière,  reconstruit à la seconde les mots détruits. Tout cela semble facile, trop facile.

Comment rêver sur un clavier ? Comment créer sur un écran ? La poésie peut-elle naitre de touches de plastique, de cette écriture fragmentaire, lettre à lettre, sans liaisons ni relief ?

Ecrire à la main c’est transmettre toute ma vibration à la feuille, ma rapidité et ma lenteur, mes fulgurances et mes hésitations. Mes remords y laisseront des traces, cicatrices en forme rondes de taches ou longues de ratures. Le papier, c’est ma seconde peau, il pleure mes émotions par les coulées que mes larmes y laissent, il crie mes indignations, blessé par ma plume trop rapide qui l’égratigne, il glisse avec allégresse quand ma plume jubile.

Comment l’imagination peut-elle couler ses méandres dans l’encre digitale ? Ne serai-je pas tentée de structurer plus que de rêver ? De construire un roman comme un architecte dessine une maison, le plan primant ? Apprivoiser le clavier comme le peintre apprivoise l’espace de sa toile, pour que la structure  s’efface derrière la touche et la couleur.

Trouver l’inspiration, est ce laisser son esprit sauter d’arbre en arbre par la fenêtre du train, puis fermer les paupières et laisser venir un kaléidoscope qui envahit les globes des yeux et les lobes du cerveau ? Est-ce partir au fond de soi chercher la force et le rêve ? Observer, disséquer méthodiquement ce petit quotidien fait de passants, d’inconnus avec qui un voyage crée une intimité soudaine, de mes proches qu’il faudrait regarder avec un œil nouveau ?

Ou bien affronter d’emblée l’écran, lui faire confiance et imaginer que les zigzags de la création sont possibles alors que les lignes s’ordonnent bien logiquement sur leur fond blanc ?

Je jongle entre mes carnets et ce clavier, amour du beau papier, sensualité des couvertures colorées et cornées que mes doigts brusquent par peur qu’une idée ou un portrait s’envolent avant d’avoir pu les capturer, à tout moment.

Les mots vivent en moi, ils m’accompagnent à tout instant, ils vibrent au bout de mes doigts, et ne me quittent que pour le papier ou le clavier. Ne vaut-il pas mieux les capturer dans mon compagnon froid que les perdre comme quand parfois, la nuit, j’écris mentalement des textes entiers, perdus au petit matin, ne laissant pour seule trace que le souvenir du beau, la sensation d’avoir frôlé le vrai et le juste ?